« Si tu veux entrer dans la vie, observe les commandements. »

« De quel front pourrait-on dire « Si tu veux » à quelqu’un dont la volonté n’est pas libre ? » Ainsi parle la Diatribe (1). A quoi nous répondrons : Ainsi donc, la volonté est libre du fait de cette parole du Christ ? Mais toi, tu voulais prouver que le libre arbitre ne peut vouloir rien de bien, et qu’il est nécessairement l’esclave du péché, si la grâce est absente. De quel front, par conséquent, le feras-tu maintenant, toi, totalement libre ?

On en dira de même à propos de ces paroles : « Si tu veux être parfait » (Matthieu 19 :21), « Si quelqu’un veut venir à ma suite » (Matthieu 16 :23), « Celui qui aura voulu sauver son âme » (Luc 9 :24), « Si vous m’aimez » (Jean 14 :15), « Si vous demeurez » (Jean 15 :17). Bref, comme je l’ai dit, que l’on rassemble toutes les conjonctions « si » et tous les verbes à l’impératif, afin que nous venions en aide à la Diatribe, ne serait-ce que par le nombre de mots ! « Tous ces préceptes laissent froid, dit-elle, si l’on n’attribue rien à la volonté humaine. […] Comme la conjonction « si » s’accorde mal avec la pure nécessité ! »

Nous répondons : S’ils laissent froid, c’est par ta faute qu’ils laissent froid, ou plutôt qu’ils ne sont rien – toi qui affirmes que rien n’est attribué à la volonté humaine (du moment que tu supposes que le libre arbitre ne peut vouloir le bien), et au contraire, supposes ici qu’il peut vouloir tout ce qui est bien ! A moins que les mêmes mots, chez toi, puissent simultanément brûler et laisser froid, du moment que simultanément ils affirment toutes choses et qu’ils nient toutes choses.

Je me demande avec étonnement ce qui a pu délecter un auteur, à répéter tant de fois les mêmes choses, en oubliant sans cesse ce qu’il s’était proposé ; à moins peut-être que, se défiant de sa propre cause, il n’ait voulu vaincre par l’ampleur de son livre, ou fatiguer l’adversaire par l’ennui et le dégoût de la lecture. En vertu de quelle conséquence, je le demande, il se ferait que la volonté et la puissance [réalisatrice] dussent bientôt être présente, chaque fois qu’il est dit « Si tu veux », « Si quelqu’un veux », « Si tu avais voulu » ? N’est-il pas fréquent que nous signifions plutôt l’impuissance et l’impossibilité par de telles expressions ? Ainsi « Si tu veux égaler Virgile par ton chant, mon cher Maevius, il te faut chanter d’autres choses. » « Si tu veux surpasser Cicéron, mon cher Scot, il faut qu’à la place de [tes] arguties tu possèdes la très haute éloquence. » « Si tu veux qu’on te compare à David, il te faut mettre au jour des psaumes semblables aux siens. »

Ces expressions désignent tout à fait des choses impossibles à réaliser par ses propres forces, bien que toutes puissent être réalisées par vertu divine. C’est ainsi, également, que se présente la situation dans les Ecritures : il est montré par de telles tournures ce qui peut être fait en nous par la vertu de Dieu, et ce que nous ne pouvons, quant à nous, réaliser.

In Le Serf-arbitre

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(1) La Diatribe est l’ouvrage écrit par le catholique Erasme pour défendre le libre arbitre humain.